Saturday, October 07, 2006

















Extrême Coltrane !


Après la chronique de "Coltrane" , un disque plutôt apaisé du "classic quartet", je vous propose de découvrir les performances Live volcaniques au Japon en juillet 1966 du groupe de John Coltrane.
Du "classic quartet", il ne reste qu' un membre, le brillant contrebassiste Jimmy Garrison qui s' offre de merveilleux longs solos dans ces concerts. McCoy Tyner et Elvin Jones sont partis quelques mois auparavant, ne se sentant plus en phase avec la musique de plus en plus free de Coltrane.
On peut penser que Coltrane avait de son côté besoin d' un autre accompagnement et on peut dire que ses nouveaux accompagnateurs sont radicalement différents de Tyner et Jones. Alice Coltrane au piano et Rashied Ali jouent une musique qui s' affranchit totalement des règles du Jazz traditionnel alors que Tyner et Jones modernisaient cet héritage mais en gardait l' empreinte tant au niveau harmonique que rythmique.
Coltrane déclara à propos de Ali : "
La manière dont il joue permet un maximum de liberté au soliste", affirmant sa nouvelle préférence pour le Free le plus radical.

Quelques propos de Coltrane font apparaître ses doutes (assez surprenants!) sur la modernité de sa musique par rapport à celle de ses contemporains les plus avant-gardistes :

"
Je pense que, de nous trois [Ornette Coleman, Eric Dolphy et lui-même], Ornette est celui qui a été le plus loin. Je pense sincèrement qu' Ornette et Eric ont eu plus de réussite que moi dans leurs tentatives. J' estime même être plutôt en retard. Je n' ai pas fait un tel bond en avant puisque je continue à utiliser les mêmes structures fondées sur les accords."

Cette déclaration date de 1961 et on peut penser qu' elle aurait été différente quelques années plus tard, en 1965 par exemple, année où son jeu se libère totalement du schéma harmonique classique.
Dès 1961, Coltrane manifeste son intérêt pour les saxophonistes
free qui lui montre de nouvelles voies à explorer, parmi ses influences, il parle de John Gilmore du Sun Ra Arkestra et surtout d' Albert Ayler.

"
Albert Ayler m' est trés proche. Je trouve qu' il est en train de déplacer la musique dans des fréquences encore plus enlevées. C' est peut-être là où je me suis arrêté qu' il commence (...), il a rempli un espace que je n' avais pas encore touché."

On sait qu' en 1965, il travaillait son instrument en écoutant des cassettes d' Ayler.
A mon avis, si Coltrane a éprouvé un peu de difficulté à se lancer dans la
free music, c'est qu' il était plus profondément nourri que ces jeunes confrères du vocabulaire hard-bop.
Ayler, Dolphy, Coleman se sont lancés avec fougue dans les territoires vierges du
Free alors que Trane s' est construit musicalement au sein du Hard Bop.
Admirable est sa volonté d' expérimenter et de faire évoluer sans cesse ses idées musicales et sa technique instrumentale, y compris son son.
Peu de jazzmen auront autant bouleverser leur musique en l' espace d' une décennie !

Gérard Rouy, dont l' article "
Free, Coltrane ?" paru dans Jazz magazine a fortement influencé ce petit texte, distingue trois sortes de disciples ou de suiveurs de Coltrane : "ceux qui useront jusqu' à la corde tous ses licks, tous ses clichés de phrasé, ceux qui s' imprégneront en profondeur de son vocabulaire et ceux enfin qui, comme par exemple Roscoe Mitchell, Evan Parker ou Daunik Lazro, retiendront l' esprit de sa démarche, expérimenter sans cesse de nouvelles idées jusqu' à l' éclatement des formes, jusqu' à l' utopie de l' expression libre sans limites ni entraves."


Revenons à présent à ce coffret de 4 CD "Live In Japan" qui donne à entendre Coltrane un an avant sa mort, comme au sommet de sa trajectoire d' artiste. Les moments les plus paroxistiques alternent avec de sublimes moments méditatifs. Coltrane bénéficie du soutien dans ces concerts de Pharoah Sanders, enflammé et inspiré comme jamais.
Ce coffret a été une magnifique découverte, il montre un autre visage de Coltrane que ses derniers enregistrements studios, encore plus frénétique, où l' expressivité sonore est alliée à la vivacité de l' improvisation sans filets.
La durée extrêmement longue des morceaux composant ce coffret, les versions de "Crescent" et "My Favorite Things" font chacune près d' une heure (!), donnent aux improvisateurs le temps pour de longues explorations souvent bouleversantes.
Une musique renversante à écouter absolument !


Pour les amateurs d' une musique moins chaotique (enfin, si ils préfèrent la musique douce, ils n' ont qu' à écouter Don Byas !), nous leur conseillons de découvrir les performances Live réunies dans le coffret de 7 Cds "Live Trane : The European Tours". Un Must pour tous les fans de Coltrane qui documente les tournées européennes 1961, 1962 et 1963. En 1961, Coltrane part en Europe accompagné d' Eric Dolphy, de Reggie Workman à la basse et de Tyner et Jones déjà à leurs postes. Un seul Cd rend compte de cette première tounée. On y trouve notamment une version enflammée de "Blue Train". On trouve ensuite trois titres, enregistrés au Birdland en 1962 par la même formation, abusivement désignés par l' éditeur du coffret comme enregistrés à Hambourg en 1961. C'est une erreur parmi d' autres dans l' édition de ce coffret. On peut trouver toutes les (bonnes) précisions discographiques dans l' excellent site de Dave Wild : http://home.att.net/~dawild/livetrane_details.htm
Le reste du coffret présente les tournées 1962 et 1963 de Coltrane avec son "classic quartet". On peut apprécier l' intensité exceptionnelle du jeu de Coltrane à chaque occasion et la splendide cohésion du quartet notamment dans les multiples interprétations de "Mr P.C." ou de "My Favorite Things" (en particulier celle de Berlin en 1963). On trouve aussi des versions surprenantes de "Bye Bye Blackbird" et "The Inch Worm" ainsi que de "Naima", la plus belle étant probablement celle enregistrée à Stockholm en 1963.
Un coffret "for happy few" qui est le complément idéal des enregistrements studio du quartet.




Wednesday, October 04, 2006



Col-Trane ! Col-Trane !

On ne pouvait ne pas célébrer dans ce blog le 80ème anniversaire de la naissance de John Coltrane. Il est né le 23 septembre 1926 à Hamlet, Caroline du Nord.
Saluons ici le superbe numéro d' octobre de Jazz Magazine qui célèbre magnifiquement cet anniversaire.

J' aimerai ici mettre un coup de projecteur sur un de mes albums préférés de Trane, "Coltrane" enregistré et publié par Impulse en 1962. C' est le premier disque de Coltrane à la tête de ce qui deviendra son "classic quartet". C' est donc le début d' une aventure que le disque nous donne à entendre mais aussi déjà un premier sommet. L' alchimie de ce quartet est déjà évidente avec la force propulsive d' Elvin Jones, la subtilité du piano de McCoy Tyner et la solidité de Jimmy Garrison. Coltrane commence à trouver sa voie (voix) qui va l' amener à la quête du son universel.

Le titre qui ouvre l' album au titre évocateur "Out of This World" exprime la quintessence de la métamorphose à l' oeuvre dans le jeu de Coltrane. Coltrane commence à exposer la mélodie de Johnny Mercer assez fidèlement avec cette force lyrique qui lui est propre avant de se lancer dans une exploration sonore de plus en plus sauvage et énergique où toute la palette du saxophone est utilisée, du grave au suraigu, de notes timbrées en notes étranglées.
Vient ensuite le lyrisme sublime de "Soul Eyes", la sublime ballade de Mal Waldron qui trouve ici son interprétation ultime.
Les autres titres sont tout aussi dignes d' éloges, notamment "Big Nick" et sa mélodie rebondissante et jubilatoire.
Le disque dégage une sérénité bouleversante comme plus tard "Crescent" et "A Love Supreme".

On a souvent parlé à propos de Coltrane de la fureur et de la complexité de ces longues improvisations et il est vrai qu' il a su comme nul autre repoussé les limites de son instrument et du Jazz en général.
Mais ce qui compte le plus pour moi, c'est la force lyrique de sa musique, l' âme et l' humanité si fortes qui se dégage de son son.
Et Coltrane dégage cette force et cette beauté aussi bien dans la simplicité d' une ballade que dans ses envolées les plus incandescentes.
Ainsi, on ira écouter le feu brûler dans les sessions "Live At The Village Vanguard 1961", la suite libertaire "Ascension" ou encore, parmi d' autres, les expériences ultimes réunies dans "Stellar Regions", et se reposer (repos tout relatif car l' intensité est là!) dans les eaux calmes et chaudes des albums "Duke Ellington & John Coltrane" et "John Coltrane & Johnny Hartman".

Bonne ivresse coltanienne à tous !

Extrait audio : "Alabama" from "Live At Birdland", 1963
Morceau écrit par Coltrane en hommage aux quatre petites filles noires tuées dans l' explosion de douze bâtons de dynamite dans une église de Birmingham en Alabama.








Sunday, September 24, 2006



More Mingus !

Après l' excellent "Blues & Roots", j' aimerai parler aujourd' hui d' un album qui présente une autre facette de la musique de Charles Mingus.
"Charles Mingus presents Charles Mingus" est un disque enregistré en quartet, une formation plus réduite où l' improvisation tient une place encore plus importante. Le quartet est composé d' Eric Dolphy, sax alto et clarinette basse, Ted Curson, trompette, Mingus, contrebasse et Dannie Richmond, batterie.


Un quartet fantastique avec des musiciens aventureux qui multiplient les prises de risque.
Mingus adopte ici la formule en vogue du quartet d' Ornette Coleman, le quartet sans piano.
Ce disque est peut-être le plus free de toute l' oeuvre de Mingus. Quatre titres "Folks Forms I", "Original Faubus Fables", "What Love?", "All the Things You Could Be by Now if Sigmund Freud's Wife Was Your Mother" et autant de classiques bénéficiant d' interprétations généreuses jusqu' à 15 minutes pour "What Love?".
La grande curiosité du disque est bien sûr la version vocale censurée par Columbia quelques mois plus tôt des "Fables of Faubus". Les paroles dénoncent la politique du gouverneur Faubus et de ses acolytes Rockfeller et le président Eisenhower. En voici la traduction française :

"Oh Seigneur, ne les laisse pas nous abbattre/ Oh Seigneur, ne les laisse pas nous poignarder/ Oh Seigneur, ne les laisse pas nous rouler dans le goudron et les plumes/ Oh Seigneur, plus de croix gammées!/ Oh Seigneur, plus de Ku Klux Klan!/ - Cite-moi quelqu' un de ridicule?/ -Le Gouverneur Faubus/ - Pourquoi est-il malade et ridicule?/ - Il s' oppose à l' intégration scolaire [des noirs]/ - Alors, c'est un dingue/ A Bas les nazis, les fascistes, ceux qui se croient supérieurs/ A Bas le Ku Klux Klan/ - Cite-m' en quelques-uns qui sont ridicules/ - Faubus, Rockfeller, Eisenhower/ - Pourquoi sont-ils à ce point malades et ridicules?/ - Deux, quatre, six, huit. Ils vous lavent le cerveau et vous enseignent la haine."


Ces attaques politiques sont proférées avec beaucoup d' humour par Mingus et Richmond. Le titre est ainsi un mélange curieux de colère et de jubilation. Il est aussi remarquable par la complexité de sa strucure musicale et par ses fréquents rebondissements, de phrases apaisées en élans brusques et résolus.
Pour une analyse plus approfondie de ces "Fables of Faubus", je vous conseille la lecture un peu austère mais passionnante de "L' Amérique de Mingus. Musique et politique : les Fables of Faubus de Charles Mingus" de Didier Levallet et Denis-Constant Martin.
Livre disponible sur : http://www.decitre.fr/livres/L-Amerique-de-Mingus.aspx/9782867441912

On peut retrouver cet album mythique dans le remarquable coffret Mosaic malheureusement épuisé "The Complete Candid Recordings" où l' on trouve des titres inédits issues de la même session, notamment une superbe interprétation de "Stormy Weather" par Eric Dolphy.
Les autres sessions Candid de Mingus toutes enregistrées en 1960 sont aussi trés intéressantes notamment grâce à la présence du génial Eric Dolphy. Deux géants du Jazz classique Roy Eldridge et Jo Jones participent à la dernière session de ce coffret, une session qui apparaîtera dans le disque "Newport Rebels".
Pour lire une excellente interview et (re)découvrir l' anti-conformisme rageur de Charles Mingus, allez visiter cette page du site de Jazz Magazine :
http://www.jazzmagazine.com/Interviews/Dhier/mingus/Mingusitv64.htm
On trouve aussi dans le même site de notre cher magazine de Jazz, une fine analyse des concerts parisiens de 1964 par Jean-Louis Comolli :
http://www.jazzmagazine.com/Interviews/Dhier/mingus/MingusCR64.htm
On peut trouver depuis peu un superbe double CD "The Great Concert of Charles Mingus" qui documente la soirèe du 19 juillet 1964. On y trouve notamment une fantastique version de "Fables of Faubus" de plus de vingt minutes !
Comolli note, dans son article, l' enthousiasme du public pour la musique pourtant exigente de Mingus. Rappelons que l' accueil du public français fût beaucoup plus mitigé quelques années plus tôt en 1960 lors du festival d' Antibes. Dans l' enregistrement de ce concert d' Antibes, on peut même entendre quelques sifflets pendant les moments les plus free des solos d' Eric Dolphy.

Extrait Audio : "Prayer For Passive Resistance"
from
"Mingus at Antibes 1960"
Eric Dolphy, as ; Booker Ervin, ts ; Ted Curson, tp
Charles Mingus, b ; Dannie Richmond, dr

Wednesday, September 06, 2006



Charles Mingus : Blues & Roots
Ce disque est pour moi le plus grand disque de Mingus, en tout cas le plus jubilatoire et le plus soulful. Magnifique hommage aux racines de la Great Black Music, le disque dégage une énergie folle et un vent de liberté qui annonce les tempêtes du Free.
Mingus, l' homme en colère, a rarement été aussi percutant bien aidé par de merveilleux accompagnateurs.
On ne louera jamais assez la brillante paire rythmique qu' il forme avec le batteur Dannie Richmond. Le pianiste Horace Parlan joue sur la plupart des titres, il apporte une couleur bluesy jouissive à l' orchestre. Des racines blues et gospel qui s' entendent aussi dans le jeu des saxophonistes Jackie McLean, John Handy et Booker Ervin. Le groupe est complété par les deux trombonistes Willie Dennis et Jimmy Kneepper et le baryton Pepper Adams particulièrement mis en valeur dans "Moanin'".
Le disque ne contient que des classiques mais on peut particulièrement remarquer "The Jelly Roll Soul", un titre plein d' humour en hommage à Jelly Roll Morton, un des pionners du Jazz.
Pour découvrir d' autres facettes de l' oeuvre de Mingus, je vous conseille vivement l' écoute du trés beau coffret "Passions of a Man : The Complete Atlantic Recordings 1956-1961".
Outre cet album, on peut y trouver l' excellent "Pithecanthropus Erectus" et une performance tonitruante du groupe de Mingus avec Eric Dolphy au festival d' Antibes.

Extrait audio : "Moanin'" from "Blues & Roots"

Sunday, September 03, 2006

Keith Jarrett : Solo

Le pianiste Keith Jarrett est un des musiciens de Jazz les plus passionnants de ces dernières décennies. Son style introspectif peut évoquer le pianiste Bill Evans qui est un de ses principaux modèles. Mais il a su créer un style tout à fait unique qui brille dans tous ses enregistrements que ce soit en solo, trio ou en quartet. Son jeu est d' un grand dynamisme rythmique conjugué à un goût prononcé pour le décalage mélodique qui apporte complexité à ses impros.
Son toucher de piano si distinctif est directement inspiré par les techniques de la guitare folk.
Le soin de la respiration des notes, si présente dans le Köln Concert, est sans doute aussi influencée par la pratique du saxophone. Cette respiration est obtenue grâce à son contrôle de l' attaque et de la résonance des notes du piano.
En 1971, il enregistre son premier opus solo "Facing You". Il choisit la voie de l' improvisation totale mais à l' opposé du Free Jazz, il n' est que peu tenté par la musique atonale.
Il ouvre un nouvel espace de liberté au sein de la musique tonale. Sa musique est souvent une vibrante ode à la mélodie. Ses performances solos sont l' occasion de communions quasi mystiques avec l' instrument. Il y a une dimension extatique dans l' approche de Jarrett de la musique. On peut entendre souvent sa voix accompagner ses impros, une manière à lui d' exprimer l' état de transe qui l' habite quand il joue.
Quatre ans plus tard, Jarrett va sortir l' album qui va le révéler aux mélomanes du monde entier "The Köln Concert". Un autre opus solo enregistré cette fois en public. Dès les premières minutes, on est séduit par l' espace crée par la mélodie inaugurale. On pourrait s' imaginer un paysage lunaire, un désert. La musique de ce concert est unique et allie constructions mélodiques complexes et longues plages modales.
Sous les doigts de Jarrett, l' improvisation devient méditation, exploration des possibilités de l' instrument et quête de la beauté profonde du son.
Une quête où tous les auditeurs sont conviés !